Rencontre avec Jean Moré

Nous avons découvert Jean et ses colonnes flottantes en effectuant des recherches sur les évènements qui se sont déroulés dans le Hangar à dirigeables d’Ecausseville. Depuis 2005, Jean y installe ses colonnes au gré des manifestations.

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois au mois de mai dernier, lors des travaux préparatifs du hangar, pour les animations de l’été 2009.

Notre ami Jean Moré nous a quitté bien trop tôt, en 2014. Nous gardons de lui le souvenir d'une réelle amité.

CdV : Peux-tu nous décrire ces gros tubes gonflés qui se dressent devant nous ?

JM : Ce sont des "Colonnes Flottantes". Leur forme artistique s'apparente au landscape-art: elles investissent un lieu, extérieur habituellement, pour une présentation de courte durée. Elles sont faites de tubes pneumatiques en légère surpression d'air et dressés vers le ciel. Leur installation est éphémère car les colonnes sont érigées le temps d'une performance adaptée au lieu investi pour quelques heures. L'œuvre est autant dans la réalisation finale que dans le travail de dressage qui suscite étonnement et incrédulité devant la tâche à accomplir. Elles se tendent vers le ciel mais sont solidement ancrées au sol; leur mouvement entraîne le regard du spectateur vers le haut.
 
CdV : Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ?

JM : Après quelques années de chimie en entreprise j’ai changé de voie et j’ai intégré le Muséum du Havre comme photographe scientifique, où je me suis spécialisé dans la photographie aérienne et la photographie sous-marine. En 1982, j’ai rejoint la CRAM de Normandie (Caisse Régionale d'Assurance Maladie). Dans le cadre de mes missions de contrôleur de sécurité, j’étais amené à intervenir dans les entreprises pour effectuer des diagnostics et préconiser des mesures de prévention pour améliorer les conditions de travail.
 
CdV : Comment t’est venue l’idée des cylindres ?

JM : Justement, le concept de colonnes gonflées d'air est né sur les chantiers. Après des années de réflexion sur la prévention des risques professionnels, je voulais concevoir un point d'ancrage résistant, sur un pneumatique adéquat, permettant de retenir un ouvrier dans une chute. Ce point d'attache serait au sommet d'une colonne en plastique souple rigidifiée par la seule pression d'air.


CdV : Comment as-tu fabriqué tes premières colonnes ?

JM : Selon la méthode des gonflables ludiques, cousus et à soufflage permanent. Mais le manque de rigidité et la présence indispensable d’une soufflerie m’a obligé à revoir la fabrication. Je m’orientais donc vers un gonflable étanche, c'est à dire un pneumatique.
 
Grâce à mes relations industrielles et aussi à mes talents de persuasion, je décidai un spécialiste de la bâche pour camions à se lancer dans l’aventure. Il ne disposait à l'époque que d'une bâche gris clair de 650g en PVC toile qui me paraissait du meilleur effet. En janvier 1998, le premier tube pneumatique dans cette matière voyait le jour (10m de longueur, 72cm de diamètre)
 
 
CdV : Comment es-tu passé d’une application industrielle au landscape-art ?

JM : Je commençais donc à douter de leur utilisation sur les chantiers.
J’installais régulièrement mes colonnes dans mon jardin pour les tester. Un soir, intrigués, les ramasseurs de pommes qui travaillaient chez mon voisin cultivateur sont venus voir ces étranges plantations. Je leur expliquai qu’il s’agissait d’une étude, des tests pour créer des instruments de sécurité à utiliser sur les chantiers. Le fait qu’ils prennent le temps de s’intéresser après leur travail à une activité inconnue, et disant qu’ils trouvaient beaux ces tubes dressés entre les arbres, m’a touché.
Alors que l’idée de colonnes de sauvetage n’aboutissait pas, l’appellation artistique de «colonnes flottantes » venait de naître.
 
CdV : Est-ce que ce premier tube a été opérationnel ?

JM : Il a fallu que je trouve les accessoires adéquats : les attaches, les cordes, les moyens de tension.... Puis il a fallu dresser la colonne et surtout atteindre le sommet pour s’y accrocher.
La première tentative fut concluante ; suspendu dans un harnais de spéléo à des cordages bien dimensionnés j'ai en effet pu grimper de quelques mètres le long de cet étrange objet. Le concept était valide, restait à le rendre utilisable sur les chantiers de bâtiment...
il était nécessaire de créer un point d'attache suffisamment haut pour être compatible avec des situations de chantier. Au mois de mai, je venais de réaliser un tube de 25m par 1,10 de diamètre en plastique gris. Des essais de grimpe ont prouvé qu'il supporte bien le poids d'un homme, mais les difficultés pour le dresser me font pressentir son inapplication sur le terrain.
 
     
CdV : Aujourd’hui tu as de nombreuses colonnes. Comment gères-tu leur fabrication?
 

JM : Dans notre jardin que j'appelle "l'atelier des colonnes", les matériaux concernant mon activité artistique s’accumulent joyeusement : les plastiques, les sangles, les gonfleurs de toutes dimensions et puissances, les mousquetons, etc.
J’ai eu la possibilité de récupérer un premier bungalow que l'entreprise TPC avait destiné à la réforme. J’en ai fait un atelier. Pour les fonds de mes colonnes, j’utilise des gabarits ronds, découpés par jet d’eau, ce qui leur donne un fini impeccable.

Pour les colonnes jusqu’à 10m je fais les découpe moi-même, au-delà je fais faire les découpe. Les cylindres sont soudés à chaud et les fonds sont ensuite soudés par haute fréquence. Il me faut environ 8h00 de travail pour réaliser une colonne de 10m.


CdV : D’où vient l'inspiration quand tu installes les colonnes ?


JM : Je pars souvent avec une ébauche d’idée. Mais j’adapte l’installation en fonction du lieu, de ce que je peux trouver sur place, des possibilités de points d’ancrage, de la géographie du sol. J’utilise aussi les reliefs du terrain. Parfois quand une installation ne me convient pas, que les colonnes ne rendent pas ce que j’attends d’elles, je fais un schéma, ou mieux, j’utilise des pailles. Je fais une maquette et je peux visualiser ainsi en 3D le rendu de mon installation

 
CdV : As-tu des lieux privilégiés pour exposer tes colonnes ?

JM : Ces formes artistiques, sont là où elles sont invitées. On peut les voir quand on arrive près de chez moi, dans la Manche, dans mon jardin … jusque dans l’atrium d’un immense immeuble de bureaux à Tokyo.
 
 
Les « Colonnes Flottantes » n’ont vraiment peur de rien ! Mais dans tous les cas, le dressage des colonnes est une activité exigeante aussi bien physique, que mentale. Quand je commence le dressage je ne suis jamais sûr de réussir. C’est un perpétuel challenge …. comme dans la vie.
 
CdV : Peux tu nous faire partager quelques uns de ces dressages.

JM : Voila qu'on arrive au fond du problème, les oeuvres...
Les questions que me posent souvent les gens en regardant mes colonnes :
« Monsieur, à quoi ça sert? Comment ça tient ? C’est fait pour monter dessus ? … »

La liste de mes installations est bien trop longue. Je propose aux curieux de les retrouver sur mon site via les galeries photos : http://www.airetcolonnes.com/

Comme ce 11 août 1999, tout simplement ma première sortie publique.
Je suis en train de dresser le « bisouf » (nom donné à un tronc conique jaune et vert de 24m de haut et de 1,90m à la base) sur le site de Cap Eclipse à La Hague pour réaliser la "Porte de l'espace" quand une cinquantaine de gamins, attirés par le volume, l'étrangeté et la mobilité de l'objet lui découvrent une application ludique originale : l'envol.
Accrochés au cylindre, il leur est possible de s'élever de quelques mètres et d'atterrir en douceur.

photos de droite et gauche : les colonnes dressées dans le hangar à dirigeables d'Ecausseville (Manche)
 
CdV : De ton jardin des colonnes dans un petit village de la Manche au gratte-ciel de Tokyo… Comment expliques-tu ta progression artistique ?

JM : Les colonnes ça prend du temps et de l’argent, mais en même temps ça maintient le physique et le mental. Pour y arriver à progresser il faut beaucoup de travail, l’ouverture aux autres avec l’opportunité des rencontres.
Comme avec Mariyo Yagi, artiste japonaise qui dresse des choses toronnées vers le ciel, des cordes, des liens ... Elle est venue se perdre quelque temps dans notre région. Sa philosophie artistique s'appelle "Nawa Link". Le mot "nawa" en japonais signifie "corde". (www.mariyoyagi.net)
 
 
Dans mon jardin, on a réussi à créer une œuvre commune, moi avec les colonnes et elle avec l’idée de les toronner. De retour au Japon, elle a montré notre collaboration à son amie Hiroko Sakomura, organisatrice d’expositions artistiques. Celle-ci a présenté un projet original pour Noël : une installation au plus fameux gratte-ciel de Tokyo, le Shinjuku Park Tower. Que rêver de mieux ?
Jamais dans leur vie, mes colonnes n’avaient vu un tel espace. L’idée était de les dresser sous la forme d’un arbre qui soit à la fois original et joyeux. En 4 jours, Mariyo a habillé chaque colonne de bandes colorées, peintes avec de la peinture fluo, visible sous lumière noire. Le 5ème jour, une nacelle élévatrice est arrivée avec une équipe de 6 personnes pour positionner les suspentes et dresser les colonnes. L’arbre de Noël est apparu devant nous, imposant et majestueux.
 
 
CdV : As-tu des anecdotes de dressage plus marquante que les autres ?

JM : Un jour de grand vent, sur la plage, 3 colonnes ont volé. Elles semblaient dans le ciel. Je les avais attachées ensembles, mais pas à leur extrémité, sur une partie de leur hauteur. Elles ont commencé se pencher de façon très intéressante avant de commencer leur numéro. Les personnes présentes sur la plage n’en croyaient pas yeux.
Et dernièrement, pendant 3 mois, de janvier à mars, mes colonnes ont été exposées dans une Galerie d'art à Euskirchen en Allemagne… Challenge réussi que d'entasser mes colonnes dans un espace de 3,5m de haut et 7m de large, de créer un grouillement chaotique au lieu d'un fier dressage . Venez vite découvrir cette vitrine sur mon site !
 
CdV : Quel rêve as-tu concrétisé ?

JM : Grimper à l’intérieur d’une colonne pour regarder le ciel... c'était une idée que j’avais depuis longtemps et qui a pris forme avec la grande colonne blanche de 2m de diamètre. Au bout de la colonne, un dôme transparent, à travers lequel on voit les nuages, le soleil, la tombée de la nuit... Quand tu es dedans, un puits de lumière t'envahit et t'attire vers le haut.